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De petites joies

lundi 18 avril 2016

Quarante-trois années de destruction personnelle ont pris fin. Ma vie est de si bonne qualité aujourd’hui que je me réveille chaque matin avec vive impatience. Dépression et anxiété paralysante m’ont quittée. À leur place il y a une maturité grandissante marquée par des sentiments de tolérance, de bonté et d’amour.

Il n’y avait jamais assez de nourriture pour combler le trou endolori de mon ventre. Privée d’amour et d’alimentation appropriée dans ma tendre enfance, j’avais en quelque sorte abouti sur un sentier de vie rempli de haine vis-à-vis de moi-même.

La période de mes vingt et de mes trente ans, je l’ai laissée derrière moi ; c’était un climat de dépression pathologique. La nourriture était devenue ma drogue, ma bonne amie, ma compagne. La solitude était atroce.

Personne n’osait approcher la forteresse de mon corps de 192 kg ni m’aborder. Elle était ma protection et mon agonie ; la souffrance de traîner ce poids était quasi insupportable.

J’ai abouti chez les Outremangeurs Anonymes, animée par la peur de vivre et par la peur de mourir. Ma marraine me disait : ‘’ Continue de venir, je t’aime.’’

J’ai pleuré, la coquille de ma douleur avait craqué.

S’en suivirent trois mois de privation d’excès de nourriture, marqués par de l’anxiété et des tremblements. Au début j’avais du mal à rester éveillée pendant les réunions, j’étais tellement épuisée de devoir déplacer un corps si pesant. Mais chaque réunion, chaque étreinte me poussait un peu plus vers l’avant.

Le changement s’est fait graduellement pendant les mois écoulés. Plus légère de cinquante-neuf kilos et de plus à mi-chemin du but, je suis reconnaissante d’être en vie. Partager l’amour de Dieu à travers le marrainage ajoute des années à ma vie. Et j’ai la dépendance la plus saine qu’il soit, celle vis-à-vis de Dieu.

L’âge des miracles n’est pas révolu. Aujourd’hui je suis sereine et confiante, je porte des vêtements séants et je m’ouvre au monde pour savourer de petites joies de vivre ; il m’arrive de faire du lèche-vitrines et de m’attabler dans un tea-room en croisant les jambes ; je suis enfin à l’aise dans un fauteuil de théâtre, je porte des bas nylon et des chaussures de style. Ces choses sont tellement précieuses pour moi et tellement nouvelles.

Aussi merveilleuses qu’elles soient, je sais que la paix que je ressens ne vient pas de toutes ces choses. Mais elle se trouve à l’intérieur.

[Lifeline, mars 1983]
Traduction libre : Anne P. Belgique

Lien SPIP de cet article : http://outremangeurs.fr/?article142

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